• Natacha de Santignac

Corps à corps avec la pierre

Depuis son plus jeune âge, Christophe Griessen, marbrier dont l’atelier se situe à Bex, se souvient d’avoir ressenti une attraction pour les pierres. Il ne se lassait pas de remplir des sacs de cailloux lors de randonnées, puis de les manipuler. À treize ans, sa curiosité est piquée en passant devant une marbrerie. Il se renseigne, et comprend qu’il a trouvé sa voie.


Pourtant, malgré ses affinités avec la roche, il se voyait plutôt bûcheron ou ébéniste. Si le bois l’intéresse encore aujourd’hui, c’est parce qu’il offre, lui aussi un rapport physique à la matière. Un marbrier façonne les pierres naturelles, pas les molasses ni les grès, plus mous, donc plus friables. C’est un métier dur qui demande un engagement du corps important. Est-ce pour cela qu’il disparaît peu à peu ?


De la tradition et de la polyvalence

Bien que Christophe Griessen n’ait que trente ans, il a connu des transformations conséquentes dans son environnement de travail. « La numérisation est également entrée dans notre domaine. Les matières enseignées ont été revisitées, et malheureusement, une partie du savoir-faire n’est plus transmise qu’au bon vouloir du maître d’apprentissage. Les jeunes perdent la variété des tâches, et c’est dommage. » Lors de sa formation, Christophe a suivi des cours de taille à la main, aujourd’hui moins représentés dans le cursus, en raison de l’importance accordée à l’utilisation des machines dans la discipline. Dans son atelier, il travaille à l’ancienne avec des machines manuelles d’une taille, sans jouer avec les mots, impressionnante. Par exemple, il possède une débiteuse, un combiné de façonnage, entendez « le couteau suisse de la marbrerie », et un mur aspirant, qu’il a pu isoler, ce qui lui permet de garder les alentours propres, tout en ne respirant pas trop de poussières. Chez lui, les masques de protection ne sont pas en option : « Il existe vraiment deux écoles concernant la sécurité, les anciens se sentent moins concernés. De mon côté, je préfère bien suivre les recommandations, la préservation de la santé reste primordiale. » Même s’il sait travailler tous les supports, il laisse volontiers son employé s’appliquer à créer les fioritures, car le corps à corps avec la pierre lui plaît davantage.


Une approche artistique

L’essentiel de l’activité de Christophe Griessen se focalise sur les monuments funéraires que la matière appelle invariablement, mais celle-ci, noble, peut aussi s’utiliser pour bien d’autres réalisations. Lorsqu’une commande lui est demandée, notre marbrier l’envisage dans sa globalité, observe la construction de sa plaque ou de son bloc, pour y déceler d’éventuelles failles ou ruptures, qui pourraient céder en cours de travail. Il crée son projet dans sa tête et anticipe les obstacles afin de le mener à bien : « Il s’avère primordial d’écouter la matière, de la sentir, de la regarder, et d’évaluer comment la travailler en allant à son encontre pour la dompter. » Christophe Griessen considère que la taille à la main demeure la technique de base, et qu’elle seule permet d’appréhender les tâches du professionnel, tout en lui offrant de la polyvalence. Il utilise tous ses sens pour ses monuments funéraires, mais aussi pour d’autres réalisations intégrées au quotidien qui inspirent son imaginaire. Ainsi, des lampes, des tables, des seuils naissent de ses explorations. Les initiales du nom de sa structure G.L.A.D signifient d’ailleurs : Griessen Land Art Design, tant il apprécie de se plonger dans des projets ayant trait à la beauté de tous les jours, et se fondant dans un paysage naturel.


Après une heure et demie passée en sa compagnie, je quitte l’atelier. J’avoue que je suis transie de froid. Mes pieds glacés me font mal, mais mon cœur semble empli d’une force et d’une énergie nouvelles. Dans le petit bureau, entourée de jolis objets, et accompagnée de quelques rayons de soleil, j’ai compris que Christophe Griessen n’était pas un marbrier comme les autres. En effet, il dépose une infime partie de son âme et de ses rêves au creux de chacune des pièces qu’il livre en conscience. Son amour du travail bien fait, son profond respect de la matière, mais aussi des défunts, restent palpables dans tous ses gestes, toutes ses paroles, apportant à ces visiteurs un grand réconfort.





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