• Natacha de Santignac

Gérontocratie

Gérontocratie

Système politique et social dominé par des vieillards, en raison de leur sagesse…

Il fait encore nuit, du creux de mon lit, j’entends les roues des voitures surfer sur l’eau de la chaussée. Cela me rend mélancolique. Je me souviens comme j’aimais écouter la pluie, avant. Un frisson me traverse tandis que je me lève. L’automne semble bel et bien installé maintenant. Les saisons, bien que perturbées, par le réchauffement climatique demeurent, peut-être, notre unique lien avec le passé. Je me suis réveillée avant l’alarme, pourtant les minutes m’ont rattrapée, et je dois accélérer mes particules sinon j’arriverai en retard. La ponctualité a toujours représenté, chez moi, un signe de bonne éducation, et seules des circonstances exceptionnelles auraient pu me contraindre à me laisser surprendre par Chronos. Mais aujourd’hui, parce que le respect de la montre représente une valeur nationale, et que le moindre écart s’avère punissable, chaque minute pèse lourd sur mes épaules.

Cette semaine, je travaille dans l’équipe de jour, ce n’est pas celle que je préfère. D’abord, l’amplitude horaire s’avère plus importante, ensuite les visites obligatoires incessantes requièrent un niveau d’énergie difficilement soutenable sur la durée. J’avale rapidement une tasse de café en grignotant un biscuit. Je m’aperçois que je n’ai pas entendu les nouvelles. Je renonce à les écouter, car non seulement elles me minent, mais surtout je n’ai plus le temps si je veux encore effectuer le trajet en empruntant la navette de l’institution. Par chance, l’arrêt se situe à deux encablures de ma bulle. Ce terme poétique désigne en réalité un habitacle pour célibataires dits actifs, mais peut-être que le mot « cellule » lui correspondrait mieux. Le post-it Sésame sur la porte d’entrée dessine un sourire amer sur mes lèvres. N’est-ce pas le comble de l’ironie que d’avoir utilisé un mot si évocateur pour nommer ce badge infâme que nous avons dû porter pendant des années, mais sans lequel nous n’existions plus guère ! Le post-it me rappelle que la vigilance doit rester de mise.

Lorsque j’arrive en bas, le jour n’a pas encore remplacé la nuit. Tout semble flou en raison des ricochets de la pluie et des projections d’eau des véhicules roulant à vive allure. Je reconnais au loin la navette qui approche, et commence à courir. Par chance, la synchronisation des feux tricolores joue en ma faveur, et je parviens à embarquer juste avant la fermeture des portes. Pas d’humain aux commandes, alors, pas de gentille attention si on frappe sur la vitre, d’ailleurs plus personne n’y songerait. J’éprouve un sentiment d’étouffement soudain. Pourquoi donc le nombre de passagers semble bien supérieur à la moyenne ? Mais où ai-je la tête ? Évidemment, nous sommes le 29 février 2029, et le gouvernement a déclaré une journée spéciale « personnes âgées ». Quelle spécialité nous a-t-on concocté ? Quel esprit possède encore de l’imagination pour que leurs vies deviennent plus spéciales ? Tout s’organise déjà autour des soixante-cinq ans et plus depuis la pandémie du covid-19. Même la date du jour en découle. En effet, le vaccin contre le covid a été validé le 29 février 2024, et cette date est devenue annuelle depuis ! Aux oubliettes les années bissextiles. Comme il a bien fallu sucrer vingt-quatre heures pour l’équilibre, nos gérontocrates ont jeté leur dévolu sur le 8 mars, la journée internationale des droits des femmes. Ainsi passe-t-on du 7 au 9, sans que personne n’élève la voix. Un « Nouvel Ordre » s’est progressivement installé dans le monde entier à la suite de la pandémie de l’année 2020. Instauré d’un commun accord entre les pays occidentaux, sans guerres, sans élections, sans révolutions, grâce au consentement des masses silencieuses apeurées après des mois de propagande sanitaire folle. Un pouvoir dictatorial représentant une machine à broyer.

Gaëlle, tu t’égares, au lieu de focaliser sur les « gestes qui sauvent ». Vérifie : ton masque couvre bien tes narines, tes gants ne sont pas troués, tu veilles à la distance avec tes voisins et ton Sésame est accroché dans ta poche. Ah, j’avais oublié, il se trouve désormais dans mon corps. Implantation systématique depuis 2027, oblige. La pensée de cette période et de l’opération me donne un nouveau coup de massue. Machinalement, ma main droite tapote la base arrière de mon cou. Je sens parfaitement le petit carré de métal que je me dois de mettre à jour mensuellement lors d’un rendez-vous au bureau de la sécurité spéciale de surveillance. J’ai d’ailleurs reçu une convocation pour le 7 mars prochain. Cette visite représente un palier crucial pour mon avenir, car elle devrait marquer la fin de ma période probatoire.

La navette s’arrête devant l’institution. Des queues se forment à l’entrée les quatre portiques de scannage. Chacun se positionne en fonction de son affectation afin de ne pas avoir à traverser la cour. En effet, si on se trompe, on perd un temps précieux. La lecture de mon Sésame me permet de me rendre au travail. Je me dirige vers les vestiaires, et enfile rapidement l’uniforme immaculé tendu par un robot. Après être passée par le sas de décontamination, au creux duquel je conseille de maintenir les yeux et la bouche bien fermés, je reçois directement le planning de mes tâches sur mon téléphone. Encore gazée, je le découvre : archi rempli et monotone. Une journée habituelle commence.

07h00 : Prise de poste. Compte rendu de la nuit avec Hélène Dorsat, responsable.

07h20 : Première ronde succincte (10 lits).

08h00 : Petit déjeuner avec Madame Mottier.

08h40 : Toilette de Madame Mottier.

09h00 : Promenade dans le parc avec Madame Mottier.

09h30 : Désinfection de la salle des visites.

09h50 : Installation de Madame Mottier dans la salle des visites.

10h00 : Visite de la fille aînée de Madame Mottier. Apporter le café et rester présente.

11h00 : Retour de Madame Mottier dans sa chambre pour une sieste. Prise de médicaments.

11h20 : Pause déjeuner.

11h50 : Mise en place du réfectoire.

12h10 : Aller chercher Monsieur Renaud. Prise de médicaments.

12h15 : Repas avec Monsieur Renaud.

13h00 : Retour de Monsieur Renaud dans sa chambre pour une sieste.

13h15 : Rangement et nettoyage du réfectoire

14h00 : Désinfection de la salle des visites.

14h20 : Installation de Monsieur Collins dans la salle des visites.

14h30 : Visite des arrière-petits-enfants de Monsieur Collins. Rester présente.

15h30 : Promenade dans le parc avec Monsieur Collins. Prise de médicaments.

16h00 : Pause goûter.

16h15 : Mise en place de la grande salle pour la cérémonie du 29 février. Responsable Véronique Thibaut.

17h20 : Deuxième ronde succincte (10 lits).

18h00 : Fin de service. Présence à la cérémonie du 29 février vivement conseillée.

La dernière phrase me sidère, mais voilà le prix à payer pour avoir osé exprimer des doutes quant aux mesures anti-corona en 2020/21. À l’époque j’avais installé un travail photographique sur les masques abandonnés dans la rue, la nature. Des plaintes avaient été déposées et finalement l’exposition écourtée, mais je n’avais pas subi de poursuites. Par contre, en manifestant violemment à Berne, devant le Palais Fédéral, contre la LAV (Loi anti-virus), j’ai connu une descente aux enfers. Le texte adopté avant la commercialisation du vaccin en mai 2022 reste toujours en vigueur, mais plus personne n’ose même le mentionner. Pratiquement une décennie plus tard, je demeure suspecte, mon nom figure d’ailleurs sur la liste « Terroristes du covid ». Perdue dans mes pensées, je n’écoute Hélène Dorsaz que d’une oreille, puis effectue le tour des chambres dans un état second. Je ne parviens pas à maîtriser le flot de souvenirs qui m’assaille, et c’est les larmes aux yeux que je tends les cuillères de purées à Madame Mottier. Heureusement, elle ne se rend compte de rien. La maladie de Parkinson dont elle souffre depuis des années l’a déconnectée du monde. Elle ne tire aucun bénéfice des visites de proches rendues obligatoires par la LAV, par contre celles-ci attristent profondément les personnes devant s’y astreindre. Mais le peuple a voté sous influence avec une vision réduite tout en se sentant coupable, alors…

Je m’occupe de la toilette de Madame Mottier et la pare de ses plus beaux atours, n’est-ce pas sa journée ? Nonante-deux ans, aucun souvenir, aucune perspective, aucun désir. Mais qui souhaiterait qu’une dame versant plus de huit mille francs à une institution ne meure, alors qu’elle en coûte à peine le quart ? Elle a déjà été ranimée quatre fois depuis son arrivée ici en septembre 2028. Les publicités pour investir dans tout ce qui a trait à la vieillesse, notamment l’immobilier, pullulent, et leur taux de rentabilité représentent des sommes astronomiques. Ah, mais je dois contrôler l’emballement de mon cerveau, il va encore me causer du tort, même si franchement, la vie que je mène n’a pas plus de sens que celle de Madame Mottier. Qu’est-ce que je fous dans ce parc à pousser cette chaise ?

Avant ce satané virus, j’étais une femme libre. Je voyageais, je possédais de nombreux amis, un réseau professionnel riche, des perspectives, un amour. Tout s’est transformé en poussière progressivement. Ma radicalisation a effrayé tous mes proches. Après mon arrestation à Berne et mon procès suivi d’une peine ferme d’une année, on m’a rendu un téléphone vierge : contacts volatilisés. J’ai tenté d’en appeler certains dont je connaissais le numéro, mais personne n’a décroché, même l’homme avec qui j’avais partagé mon quotidien. Ce fut une période atroce. Pendant la manifestation, j’ai arraché des masques à des passants, j’ai poussé des vieux à terre, j’en ai giflé. Une rage s’était emparée de moi. Je vivais vraiment la situation comme une injustice profonde. Pourquoi se promenaient-ils alors qu’on nous empêchait de vivre pour qu’ils vivent ! N’étions-nous pas trop nombreux sur la planète ? Les personnes âgées ne devaient-elles pas laisser la place aux plus jeunes ? Notre finitude n’était-elle pas notre unique certitude, notre moteur à croquer la vie ? N’était-il pas normal de mourir ?

Mon incompréhension face à la volonté du plus grand nombre de vivre le plus longtemps possible s’est transformée en révolte. La LAV proposait de limiter les naissances tout en prolongeant la vie à tout prix. Elle obligeait les proches de personnes âgées à de visites fréquentes (hebdomadaires pour les enfants et mensuelles pour les autres membres de la famille), confirmait le port du masque partout en tout temps, fermait définitivement tous les lieux culturels, interdisait les rassemblements de plus de douze personnes jusqu’à nouvel avis, et imposait un âge minimum de soixante-deux ans pour être élu ! Mon esprit s’est embrasé. J’ai recherché des groupes opposés à la loi, et je suis passée de l’autre côté du miroir.

Mon alarme résonne, mince il est 9h31 ! Je n’ai pas passé la borne du lieu où je devrais être, alors, je reçois un rappel. Je rentre au pas de course pour désinfecter la salle des visites. J’entends Madame Mottier rire : enfin un petit rayon de soleil dans nos quotidiens respectifs ! Lorsque le voyant de la salle indique « processus terminé », sa fille entre immédiatement. Il est 9h55, nul doute que ces cinq minutes figureront dans mon dossier lors de mon prochain entretien. Un silence cotonneux s’installe. Nous semblons toutes somnoler. Aucune parole n’est prononcée. Je raccompagne la nonagénaire, et apprécie ma cigarette roulée journalière que je suis autorisée à fumer, assise au bord de l’étang. Le tabac jugé trop dangereux pour la santé s’achète sous contrôle. La pensée de dîner en salle de pause ne me tente guère, aussi je me satisfais d’une pomme que je cueille dans le verger. Son acidité me donne un coup de fouet.

La mise en place du réfectoire s’avère une activité plaisante, relativement calme, et propice à la méditation. Je dissimule mon contentement, car on me priverait aussitôt de l’exécution de cette tâche qualifiée « d’ingrate » par nombre de mes collègues. C’est un moment de répit bienvenu, spécialement avant de voir Monsieur Renaud, nonante-huit ans, enragé et toujours prompt à l’exhibition. J’entre dans sa chambre, il doit se trouver dans la salle de bain, déjà c’est mauvais signe. S’il s’est dévêtu afin de me montrer sa virilité, je vais encore prendre du retard. Pourvu que je n’aie pas à le torcher ! C’est bien la pire des choses qui pourrait arriver. Je l’appelle prudemment en toquant sur la porte, aucune réponse. Je crains de l’ouvrir, mais dois me rendre à l’évidence qu’aucune alternative ne se présente ! Je saisis la poignée et pousse la porte. L’absence de lumière me surprend. Je retiens ma respiration en appuyant sur l’interrupteur.

Pas d’homme tombé au sol, personne sur la cuvette. Où est donc passé Monsieur Renaud ? Mon rythme cardiaque commence à s’accélérer, de la sueur apparaît sur mon front, et mon souffle rétrécit : « Je suis dans la merde » tourne en boucle dans ma tête. Soudain, alors que mon ciel s’obscurcit de plus en plus, je sens une main sur mon épaule droite et hurle d’angoisse. Ce n’est que Laurent Dayer, le responsable sécurité de l’institution. « Dis donc, vous êtes à cran, Madame Vanden Borre. Je venais juste vous prévenir que Monsieur Renaud a été pris en charge de toute urgence suite à un éternuement pendant sa séance de physiothérapie. On suspecte corona, vous imaginez la panique si l’information s’avérait exacte ? » Je hoche vaguement la tête et sors précipitamment. Dayer, envoyez-moi qui vous voulez, mais pas Dayer ! Bien sûr, il n’est que le fils de celui à qui on doit la LAV, mais j’évite à tout prix de le croiser. Je marche un moment aux abords du parc, ma tranquillité revient progressivement. Mince, peut-être connaissait-il des informations sur la suite du déroulement de ma journée ? Je décide de m’approcher du bureau central. Soudain, une nouvelle fiche éclaire mon téléphone : 12h30- Entretien avec Laurent Dayer, salle 4. Qu’est-ce que cela signifie ? Décidément, ce 29 février tourne au cauchemar.

Ne pouvant absolument pas déroger à ce rendez-vous, j’avance vers ladite salle. Je toque et pousse la porte après y avoir été invitée. Je sens que je ressemble à une chouette et que ma surprise se lit tel un livre ouvert. Non seulement Laurent Dayer m’accueille, mais aussi la directrice de l’institution Madame Laure Piguet, la psychologue, Madame Netta Cothésy et mon frère dont je n’ai reçu aucune nouvelle depuis mon arrestation. Je commence à ressentir une douleur physique au cœur, ma respiration se saccade, et des larmes de peur et de joie coulent sur mes joues. Une seule idée m'obsède : quelles vont être les conséquences de cette séance sur mon entretien du 7 mars ? Cela m’inquiète au plus haut point. On m’invite à m’asseoir. Mon regard se fixe sur mon frère. Mon entendement ne parvient pas à comprendre ce qui se passe. Un silence tendu s’installe. Je prononce finalement : « pourquoi sommes-nous réunis ici ? »

La question, pourtant légitime, ne provoque aucune réaction, et j’ai le sentiment de devenir folle. Cette fois, je hurle : « pourquoi sommes-nous réunis ici ? » Puis à l’adresse de mon frère : « Qu’est-ce que TU fais là, toi ? » Alors, il se lève, s’approche lentement, et se met à genoux devant moi. Il commence à me parler, mais ce ne sont pas des phrases que j’entends, juste des mots : « écoute », « n’oublie pas », « fleurs », « confiance », « espoir », « vie ». J’ai chaud, si chaud que j’ai envie d’arracher mes vêtements. Je ressens une grande agitation autour de moi. Un mal de tête atroce provoque des râles profonds. Quelqu’un me prend la main, et une aiguille pénètre mon bras droit. Tout à coup, je m’apaise. Doucement, j’ouvre les yeux. D'abord, je ne distingue qu'une lumière qui me paraît aveuglante, puis je vois que des personnes m’entourent, mais elles sont toutes masquées et vêtues de blouses chirurgicales en dégradés de bleu ce qui m’empêche de les identifier. Quelqu’un crie : « Docteur, Docteur, venez vite, Gaëlle s’est réveillée ! » et je reconnais la voix de mon frère. Mes yeux parcourent la pièce et mes mains perçoivent que je repose sur un lit. Serais-je à l'hôpital ? Les perfusions, les électrodes, l’oxygène que je respire, et les machines aux « bips » réguliers me le confirment.

Après l’agitation initiale, et le départ de tout ce petit monde, le médecin m’explique en tête à tête que je sors d’un coma de trois semaines à la suite à un accident de voiture sur l’A9. Un camion d’échafaudages a perdu son chargement créant une marée métallique dans laquelle mon véhicule s’est noyé. « Vous avez eu beaucoup de chance. Je procéderai à un bilan complet le 7 mars. D'ici-là, restez bien tranquille, vous avez besoin de repos » me glisse-t-il en me quittant. Ses paroles m’abasourdissent. « Docteur, attendez ! Quelle date sommes-nous ? Que se passe-t-il avec le covid-19 ? » dis-je avant qu’il ne puisse disparaître. Il s’arrête dans son élan, et me regarde, interloqué : « Nous sommes le 29 février 2016. Covid-19 ? Je ne connais pas, désolé. Prenez soin de vous. »



Architecture, Lyon, France. Natacha de Santignac


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