• Natacha de Santignac

On a tué aux Bains des Pâquis!

Mis à jour : mai 3

Communément, on m’appelle un drone, c'est-à-dire un engin qui, lâché aux vents parcourt le ciel tel un oiseau, en capturant des images. Je mitraille la Terre sous tous les angles, et je peux vous dire que j'en vois de toutes les couleurs. Mon état de machine me confère un statut particulier, car la plupart des gens m'ignorent, et j’incarne donc un témoin aussi discret qu'idéal. Effectivement, je suis métal et logiciel, mais attention, cela ne m'empêche pas d’éprouver des sentiments. J'avoue sans rougir, d'ailleurs, que je rencontre parfois une certaine difficulté à passer de la joie la plus intense à une profonde tristesse en seulement quelques secondes. À force d'observer les aléas de la vie humaine, je m'y suis adapté, et mon destin se voit ainsi ponctué d'émotions de jour comme de nuit.


Tous les matins, je suis programmé pour une série de sorties. Je décolle d'un lieu donné, selon l'humeur ou le bon vouloir de mon pilote voire de la nécessité d'une autre personne. Je reste flexible et m'accommode. Maintenant que je sais tricher un peu avec les codes, je m'éclate encore plus ! J'adore voler. Hélas, parfois mon horizon se situe au niveau du sol. Ces journées me semblent interminables, moroses à mourir, aussi, je déprime. Ma carapace pèse une tonne, et puis, rien de ce qui se passe autour de moi ne parvient à me détourner de mon chagrin.

Hier, mes sorties ont purement et simplement été annulées à la dernière minute ! Motif : météo instable et orageuse ! N'importe quoi ! Ce n'aurait pas été la première fois que je me fusse trouvé nez à nez avec Zeus! Je me suis, à chaque occasion, tiré d'affaire avec brio ! Les humains s’avèrent souvent tellement frileux... J'étais donc cloué au sol, le moral dans les chaussettes. On m'a astiqué, huilé, épousseté, frotté, briqué, quoi ! Mais, rien n'y a fait, je suis demeuré taciturne et fermé comme une huître de l'étang de Thau qu'un fou aurait déraciné pour la déposer dans le lac Léman en Suisse.

Les drapeaux colorés des Bains des Pâquis à Genève, Suisse.

En parlant de ce pays, c'est là que je loge depuis hier soir. Avouons que l'aventure ne s'est pas trop mal terminée, puisqu'à défaut de voler moi-même, j'ai quand même pris l'avion. C’est aussi un petit plaisir de se retrouver dans une soute à bagages. Cela a réussi à me mettre du baume au cœur. Ce n'était pas prévu au programme et je suis fan des surprises, enfin, les bonnes.

Me voici donc au bord du lac, baptisé "de Genève" par les Anglais, ce qui fâche les Lausannois, par exemple, et qui se nomme lac Léman. Mais passons... Il est 5h30 du matin, me voilà prêt. Figurez-vous qu'on a lu, dans une brochure, que des fous organisent des concerts à l'aube aux Bains des Pâquis pendant la saison estivale. Conclusion : je vais virevolter au-dessus d'une étendue magnifique, admirer le lever du soleil tout en écoutant de la musique ! Que demande le drone? Le programme annonce du tango. Elle n'est pas belle, la vie !


C'est parti ! Pas une once de vent, ciel dégagé, plénitude, jeux d'ombre et de lumière. Premier tour de reconnaissance, tout fonctionne de mon côté. Les premiers applaudissements résonnent tandis que les cygnes et les canards prennent soin de leur plumage, et que des nageurs courageux glissent dans l'eau douce. Les sons de la musique qui s'envolent vers moi me procurent un voyage. La voix rauque et sensuelle du chanteur me ravit l’âme. Là-haut, je filme. Les images défilent comme le public qui arrive sans discontinuité. Autant de monde à cette heure, cela m'interpelle. J’avoue qu’il me plaît bien d'entamer ma journée de la sorte.

Les morceaux se suivent, m'entraînant toujours davantage vers l'hémisphère sud et l'Argentine que je rêve de visiter. Je tourne, me permettant quelques écarts, célébrant ainsi les notes colorées et sensuelles de cette musique populaire. Née dans les bas-fonds des ports, dans la misère, elle y a grandi avant de devenir une danse de salon. Mais, je m’égare, et pendant mes allers-retours entre les rives, le jour s'est levé.


Lorsque le concert s'achève, le public se disperse, discute, range les chaises métalliques sur la terrasse. Ces dernières me hérissent le poil quand elles sont traînées par terre. L'espace bondé se vide tranquillement, le lieu dédié au petit-déjeuner se remplit, le percolateur ne chôme guère. Les transats se drapent de serviettes de bain multicolores, prêtes pour recueillir des gouttes d’eau du lac ! Je m'en régale les pixels. Mais, je perçois une anomalie. Aussi, j’exécute un demi-tour pour en avoir le cœur net en plongeant vers le piano désormais au repos. Dans le mouvement de déplacement général, une personne demeure étrangement immobile. Il s’agit d’une belle femme élégamment vêtue pour un concert si matinal. Je l'observe quelques instants, puis réalise qu'une flaque de sang commence à apparaître autour de sa chaise. La scène magnifique évoque un tableau de maître.


Soudain, la splendeur se métamorphose en horreur : elle doit être morte ! Personne ne l'a encore compris. Je tremble de rage, car me voilà bien impuissant. De plus, je pourrais bien me retrouver sur le banc des accusés. Je vois d'ici les titres "Un drone meurtrier aux Bains", "À qui appartient le drone tueur?", "Une femme assassinée par un drone en plein concert ». Pris au piège, je me résous à prendre le large et à rejoindre ma base.

La plénitude des Bains des Pâquis de Genève en Suisse.

© 2020 par Alexandre Bocquillon. Créé avec Wix.com 

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