• Natacha de Santignac

Une vigne en ville


On part en voyage, Au Point du Jour, Mont-sur-Rolle, Suisse.

Il m'arrive parfois, que dis-je, souvent, d'avoir des idées folles que je ne suis pas en mesure de concrétiser, et ce, indépendamment de la qualité de celles-ci. Toute l'histoire qui suit a bien failli ne jamais exister. Il s'agissait en effet à l'origine, de me rendre au domaine Au Point du Jour, situé à Mont-sur-Rolle, dans le canton de Vaud, une journée par mois pendant une année, afin de vous offrir un calendrier de la vie des vignes. Ce projet n'aboutit guère. Je me suis rapidement rendu compte que ma personnalité, impatiente et stimulée par des résultats rapides, n'avait que faire d'une histoire se déroulant sur trois cent soixante cinq jours. J'ai cru, pendant un certain temps, que l'affaire s'était classée d'elle-même. Force est de constater qu'il n'en fut rien, et je suis bien aise de vous raconter mon escapade dans les vignes de Penloup, enveloppées de froid et de grisaille en ce deuxième jour de vendanges d'octobre 2016.

Dans mon imaginaire, la présence de l'astre solaire inonde ce rite annuel, quelque peu mythique. A cette époque, depuis la nuit des temps, les grappes de raisins s'étant gorgées de soleil tout l'été, se laissent cueillir avec délice en songeant aux breuvages convoités qu'elles deviendront bientôt. Sans doute est-ce parce que j'associe les vendanges au sud de la France, notamment l'Hérault, où j'ai passé de nombreuses heures, enfant, à observer les fourmis, que je qualifiais de "géantes", vaquer à leurs occupations quotidiennes sur les sols arides et accidentés des vignes de Cournonsec au mois d'août, juste avant les vendanges.

Mais les terres méridionales de la France ne possèdent pas l'exclusivité de tout ce qui a trait au vin, comme leurs viticulteurs le constatent amèrement d'année en année, et la Suisse n'est pas en reste. Pour ma part, avant de fouler le sol helvétique, j'avoue, sans rougir, que l'existence même d'une production viticole dans ce pays m'était inconnue. Petit à petit, j'ai commencé à la découvrir dans les cantons de Genève, de Vaud ou celui du Valais. Je vous assure que des perles sont à découvrir !

Chaque année, en juin, a lieu le "Concours des vins de Genève". Pendant trois matinées, des vignerons, des œnologues, des restaurateurs... goûtent la production du canton. J'ai servi les vins pendant quatre années lors de cet événement. Je me rappelle encore le plaisir que j'éprouvais à écouter les commentaires lors des dégustations. Le vocabulaire utilisé évoquait l'amour, les femmes et les parfums. Pour moi, novice, c'était fascinant. Les vignerons, majoritaires, m'apparaissaient comme des personnes authentiques, à l'écoute de la nature, possédant un savoir-faire proche de la magie, et je ne suis pas surprise que, malgré dix années écoulées, j'ai choisi de saisir la réalité de ce qu'implique cette vie sur le terrain.

Magnifiquement situé, à trois cent mètres du lac Léman, entre la ville et la vigne, le domaine Au Point du Jour, fondé en 1924, demeure une entreprise familiale au sein de laquelle tout le monde participe. Eric, le père, maître des lieux, un homme patient et doux, secondé par Maxime dont le premier mot fut "tracteur", et qui, du plus loin qu'il s'en souvienne, a toujours souhaité devenir vigneron. D'ailleurs, après l'obtention d'un C.F.C.* de viticulteur, il poursuit actuellement son cursus à l'Ecole Supérieure de Technicien Vitivinicole de Changins. Ulysse aussi, bien qu'il se dirige vers une toute autre carrière, met la main à la pâte. "Il n'aime pas trop les araignées, mais quand même, cet été il nous a donné un bon coup de main pour enlever les grappes en trop" me dit Geneviève, la mère, dont l'accueil chaleureux en cette journée de bise glaciale, me met du baume au cœur. Ni elle ni moi ne savons encore que la veste qu'elle me prêtera plus tard, me sauvera sans doute la vie. La citadine que je suis n'est visiblement pas assez couverte ! Je peste contre la météo, mais Eric m'informe que pour le raisin, les conditions sont bonnes. La bise et le froid éloignent la mouche suzukii, "et ça nous arrange".

Il est 7h30, tout le monde déjeune sur une très longue table. Je dénombre une petite dizaine de personnes venues spécialement pour les vendanges. Elles sont toutes portugaises, certaines habitent en Suisse, comme Rosalie, d'autres ne viennent que pour cette période. "Le salaire est bon et les patrons sympas", me dit Lydia. Geneviève m'explique qu'il y a un noyau dur de cueilleurs qui reviennent chaque année. "Avant, il y avait plus de changements, des personnes d'origines très diverses, mais des tensions pouvaient parfois se ressentir entre les communautés, et comme tout le personnel loge sur place, c'était devenu trop difficile à gérer". Quand tout le monde est rassasié, la belle équipe prend la route vers Penloup ou des grappes de Pinot Gris attendent avec impatience, j'en suis sûre, de trouver refuge loin du vent ! Je reste avec Geneviève. Elle me fait visiter les lieux, puis nous rangeons la table, préparons le goûter, composé de fromages, saucissons, chocolats, thé, café, sans oublier le pain. Geneviève, soutien logistique crucial, explique ensuite à Ulysse comment procéder pour le repas de midi (poulet et riz, miam-miam), car elle travaille à 13h et ne pourra pas s'en occuper. Avant de monter avec les victuailles, nous dressons une table de quinze couverts. Les parents d'Eric seront présents, de même qu'un ami retraité. Quand je vous dis que c'est familial !

La veste supplémentaire de Geneviève me tient bien chaud alors que nous déposons notre festin sur la remorque du tracteur. Les cueilleurs s'accordent une pause, je tente de maintenir mon corps à la bonne température en faisant du surplace, une tasse de thé à la main. Geneviève s'apprête à partir et me demande si je suis certaine de vouloir rester... Je la soupçonne d'avoir compris à quel point je suis frileuse, ceci étant, si je veux écrire sur les vendanges, je ne peux pas passer ma journée au chaud, ou bien? Je rentre donc dans le vif du sujet avec pour guide : Maxime.


Maxime, Eric et Geneviève dans leur cave.

Le stratus, bien bas et la bise me tiennent aussi compagnie, ce sont deux compagnons dont je me passerais avec plaisir. Je zigzague entre les lignes de pinot gris au son vif et rapide des sécateurs entrecoupé des rires de Rosalie. A Penloup quatre lignes de vignes représentent une tonne de raisins à ramasser. La consigne pour le travail reste simple, mais néanmoins efficace : "Tout ce que vous mangeriez va dans le bac". Je remarque de petites grappes isolées, elles s'appellent des agrès en Suisse romande. Le mot français, plus explicite étant : verjus. Malheureusement, ou pas, elles ne se transformeront guère en doux breuvage, pour cause d'immaturité ! Voici que Rosalie se manifeste à nouveau, mais cette fois par des cris. J'apprends alors que les vendangeurs utilisent les agrès comme de petites bombes, qu'ils lancent par dessus les pieds de vignes ou qu'ils glissent dans le cou de leurs camarades. Je préviens de suite : "Je ne joue pas"! Pendant ce temps, la cuve, juchée sur un minitracteur, se remplit tout en montant tranquillement la pente. De mon côté, j'apprécie le contact avec la nature, le paysage ainsi que la bonne humeur, sans oublier les "Santa Maria de Magdalena" que Julia utilise à foison, et qui semblent nous donner la cadence.

Je papote avec tout ce petit monde. Si la motivation première reste le salaire, la gentillesse des patrons est évoquée, de même que la camaraderie, le travail à l'air libre et ses bonnes conditions. Claudia, espagnole, étudiante en anthropologie sociale, fait les vendanges pour avoir de la matière à étudier, mais également pour ce que cette expérience de vie lui apportera : "Je ressens la solidarité et le partage entre les gens de manière très forte, c'est beau". Elle m'explique avoir aussi travaillé "dans les fraises, en France. C'était l'enfer. On ne pouvait rien faire d'autre que de cueillir. C'était très dur du point de vue mental". Je participe comme je peux en bougeant les seaux dont les poignées recouvertes de jus de raisin, teignent mes mains en rouge. Elles collent à mon bloc-notes et à mon stylo avec force. On crie "seaux !" et je m'affaire, en voilà deux de disponibles, je les saisis et les passe. Le froid me transperce malgré l'activité physique. Je remercie la deuxième veste tout en relevant les deux capuches dont je dispose. J'entends les cloches sonner onze heures. Je monte et je descends la pente en capturant quelques images. Maxime décide de retourner au domaine avec des cuves remplies de Pinot gris. J'aurais aimé me promener en tracteur, mais les règles sont strictes : pas de fauteuil, pas de passager. Ce n'est plus comme dans les films!

La cadence me paraît soutenue, j'apprends cependant que "ça va encore plus vite avec les blancs, car les grappes sont plus grosses". Tout à coup, Rosalie s'écrie "Olha a rodinha", et part en courant. Je suis apparemment la seule à ne pas comprendre ce qui se passe. Mon ignorance ne dure guère, je la vois bien vite revenir avec le sac du "goûter". C'est l'heure de l'apéro ! Deux petits verres pleins à ras bord de vin blanc, du Chasselas, circulent : ça réchauffe, et c'est délicieux, de bleu ! Le fond restant finit directement dans le gosier de Rosalie, tout le monde rit, d'autant plus parce que j'écris l'anecdote ! Le travail reprend, les effluves de diesel embaument de nouveau les airs.

De retour au domaine, Maxime me présente les caves dans lesquelles des cuves de 4000 litres attendent leur pitance, de même que des fûts de chêne pouvant contenir entre 225 et 600 litres... Il m'explique que le blanc est pressé de suite, par contre on laisse le rouge reposer une à deux semaines. La première pressée, de la famille Durand, a eu lieu en 1963, elle n'était composée que de raisins blancs, son grand-père était alors aux commandes. La première cuvée comptait cinq mille bouteilles, l'année dernière, on en a rempli vingt-huit mille. La petite exploitation familiale s'est modernisée, mais elle reste encore très "à l'ancienne". Par exemple, les caves ne disposent pas d'un système de réfrigération, cela peut s'avérer problématique lors d'hiver doux comme ceux des dernières années. Maxime me présente ensuite quelques aspects plus techniques : la machine qui égrappe les raisins fraîchement cueillis, le système de tuyaux de la cave, les thermomètres... J'observe avec admiration, sans moufeter.

Il est passé midi, Geneviève donne ses ultimes instructions à Ulysse avant de filer au travail, pendant ce temps, je me réchauffe un peu avant d'aider à trouver un nombre suffisant de couverts pour servir le riz, méticuleusement préparé par le benjamin. Les bruits métalliques me distraient, éloignant ainsi les préoccupations de mon estomac... Vivement que tout le monde descende et que l'on déjeune enfin ! Le repas convivial et succulent recharge mes batteries. On évoque des cépages, des livraisons, des souvenirs, tout en organisant la suite des opérations. Le grand-père, Ami, semble être aux anges.

Avant de retourner dans les vignes pour dire "au revoir" à la belle équipe, je participe au rangement de la grande tablée puis essuie la vaisselle que Friedli vient de laver avec des mains expertes. Il fait toujours gris, et bien que le vent se soit calmé, je ne suis pas mécontente de passer l'après-midi à l'intérieur. Les vendangeurs me saluent chaleureusement. De mon côté, je les remercie pour leur accueil enthousiaste, tout en leur souhaitant de "bonnes vendanges".

* Certificat Fédéral de Capacité

Pour les amateurs, le domaine Au Point du Jour participe au calendrier de l'Avent de Mont-sur-Rolle avec une cave ouverte le 16 décembre 2016 à partir de 18h00.

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© 2020 par Alexandre Bocquillon. Créé avec Wix.com 

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