L'association FidAr lutte contre le plafond de verre en Allemagne
- Natacha de Santignac
- 1 août
- 5 min de lecture
L’herbe est-elle plus verte de l’autre côté du lac Constance ?
En Allemagne, la question de l’égalité homme-femme dans le monde professionnel reste d’actualité. En effet, malgré des lois, des manifestations, les évolutions significatives se font encore attendre. Nous avons rencontré Élisabeth Kern, directrice de l’association FidAR (Frauen in die Aufsichtsräte e.V.), dont le but est d’augmenter de manière importante, mais aussi durable, la proportion de femmes dans les conseils d’administration allemands.
Arrivée de son Autriche natale dans le bouillonnement berlinois du début des années 2000, Élisabeth Kern n’est pas une révolutionnaire dans l’âme, et se définit même comme une femme au parcours typique. Tout commence par une enfance traditionnelle dans les années 70. Son père travaille, sa mère s’occupe du foyer, Élisabeth et sa sœur coulent des jours heureux. Tout en prenant soin du quotidien, leur mère leur répète quand même, mais sans militantisme, l’importance de recevoir une éducation, et de disposer de leur argent en propre. Élisabeth a bien mémorisé le message, et après des études de pédagogie, de sociologie et de psychologie, elle se lance dans la vie active. « Au début, je n’ai pas ressenti de différence entre mes collègues masculins et moi. Tout a basculé lorsque j’ai eu mon fils. J’ai voulu diminuer mon taux de travail, et on ne m’a plus confié de projets intéressants. J’ai vraiment eu le sentiment d’avoir été rétrogradée, j’étais devenue une simple secrétaire, mes compétences s’étaient réduites comme peau de chagrin. Rétrospectivement, je me rends compte que ma décision de choisir le temps partiel n’était fondée que sur du conditionnement social. Mon mari et moi nous considérions comme un couple moderne. Je n’avais pas besoin d’arrêter. Si c’était à refaire, je reprendrais un emploi à temps plein ».
Le patriarcat toujours bien ancré
En dépit de politiques publiques des années 2000 encourageant l’emploi des femmes ayant des enfants — la réforme du congé parental sur le modèle suédois en 2007 assurant 67 % du salaire antérieur net pendant 14 mois, dont deux réservés à l’autre parent [Bothfeld, 2009], le développement des structures d’accueil étatiques et privées pour les enfants de moins de 3 ans —, l’activité à plein-temps des mères de jeunes enfants reste très limitée et peu légitime en Allemagne. Il est bon de noter que des mentalités différentes coexistent dans le pays en raison de sa division à la suite du deuxième conflit mondial. En Allemagne de l’Est, les femmes avaient plus facilement accès au travail grâce aux structures de garde d’enfants, et leur activité professionnelle était un élément essentiel de l’économie de la RDA. Le travail et la garde des enfants étaient compris par les femmes elles-mêmes, mais les soins et les tâches ménagères s’ajoutaient à leur charge quotidienne sans aide substantielle de la part des hommes. Les surcharges mentale et physique n’étaient jamais loin. Dès la chute du Mur, elles ont été les premières à être remerciées afin que les hommes évitent le chômage. Aujourd’hui encore, les Allemandes de l’Ouest regardent toujours avec une certaine condescendance leurs compatriotes de l’Est « devant » avoir une activité professionnelle. Le modèle de la femme au foyer, s’occupant de son mari et de ses enfants, imposé dans le monde occidental après 1945, en réaction contre les femmes qui avaient démontré leurs compétences, leur esprit d’entreprise ainsi que leur résilience, représente toujours le symbole d’une vie réussie pour une femme. Les Allemands de l’Ouest utilisent le mot « Rabenmutter », une insulte signifiant « mauvaise mère », pour qualifier les mères qui travaillent. Cela signifie qu’elles ne s’occupent pas de leurs enfants, qu’elles sont égoïstes et axées sur leur carrière.
Les actions de FidAR
Fondée en 2006, l’association est l’initiative d’un groupe de femmes réunies autour de Monika Schulz-Strelow, qui a occupé plusieurs postes de direction dans différentes entreprises avant de devenir consultante pour les investisseurs internationaux entrant sur le marché allemand. Elles se sont rendu compte que l’engagement volontaire pris par les associations professionnelles allemandes et le gouvernement, à partir de 2001, d’augmenter la proportion de femmes aux postes de direction n’avait pas donné lieu à une augmentation de leur nombre.
Sentant l’urgence d’accroître rapidement leur représentation dans les conseils d’administration, elles ont décidé d’agir, et de se battre pour obtenir des parts égales dans les postes de direction. FidAR compte aujourd’hui 1 400 membres, femmes et hommes. Élisabeth Kern la décrit comme une association influente au sein de laquelle se rassemblent aussi bien des politicien.ne.s que des managers, des chercheur.euse.s… FidAR sensibilise le public par le biais de grandes conférences (FidAR-Forum), de publications et d’événements régionaux. Elle assure la transparence au moyen d’indices, notamment celui des femmes siégeant dans des conseils d’administration (WoB-Index) qui prouve l’effet positif sur la représentation des femmes. La pression publique de la FidAR a été à l’origine de la loi votée en 2015, obligeant de grandes entreprises à inclure un quota de femmes (30%) dans leur conseil de surveillance, et plus tard en 2022, « l’exigence de participation minimale » pour les conseils d’administration. Cependant, il est important de noter que ces lois ne s’appliquent qu’à un très petit nombre d’entreprises (respectivement : 101 et 62). C’est pourquoi FidAR fait campagne pour l’extension de ces lois.
En outre, la pression exercée par les bailleurs de fonds est inédite. « L’argent reste le nerf de la guerre. Si les investisseurs internationaux insistent pour obtenir des garanties sur la question de la représentation des femmes, les dirigeants des organisations sont obligés d’agir en conséquence, et subitement le font », explique Élisabeth Kern. Comme exemple négatif, elle cite une entreprise qui a délibérément choisi de réduire le nombre de sièges au sein de son conseil d’administration, afin de ne pas avoir à nommer une femme ! En fait, l’initiative d’une directive de l’Union européenne sur le sujet datant de 2012 a longtemps échoué parce que l’Allemagne s’opposait à ce qu’elle devienne une loi. Ce n’est qu’en 2022 que le gouvernement allemand a soutenu une nouvelle directive, mais elle pourrait ne pas être mise en œuvre dans le pays, en raison de la législation existante.
La « Déclaration de Berlin »
FidAR fait partie de la « Déclaration de Berlin », une grande alliance de près de 40 associations de femmes qui ont publié un document commun contenant des demandes spécifiques sur l’égalité entre les hommes et les femmes. Avant chaque élection, les volontaires de FidAR examinent les programmes des candidat.e.s et leur demandent quels sont leurs projets pour parvenir à un meilleur équilibre. À mi-mandat, il leur est demandé de rendre compte de l’état d’avancement de leurs engagements. De cette manière, la pression exercée sur les politiciennes et les politiciens, pour qu’elles et ils veillent à ce que la question de l’égalité des droits soit abordée, reste constante. Les femmes représentent la moitié de la société, elles ont un niveau d’éducation très élevé et pourtant, en 2023, on en trouve peu dans les échelons supérieurs et les organes de direction.
Élisabeth Kern estime que les différences de traitement commencent parfois très tôt et qu’il ne faut pas l’oublier : « Les filles sont généralement moins encouragées à poursuivre leurs rêves que les garçons. Les pressions familiales, sociétales et professionnelles qui alimentent le modèle patriarcal restent fortes. Les préjugés inconscients affectent également les femmes de manière négative, bien plus que les hommes, tout comme le “plafond de verre”. Celui-ci reste un obstacle majeur ». En Allemagne, comme en Suisse, nous devons continuer à mobiliser nos énergies pour avancer toutes et tous ensemble, mais aussi veiller à ne pas reculer !




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