• Natacha de Santignac

Page Blanche

Mis à jour : mai 1


Carpe Diem, Val d'Illiez, Suisse.

Il est neuf heures, et comme chaque matin, je suis enchaîné à mon bureau pour écrire. « Enchaîné », cela veut dire que je m’oblige à ce rituel masochiste, car il ne sert à rien, et aucun mot ou presque n’a trouvé refuge sur cette page blanche qui va bientôt devenir jaunâtre si cette mascarade continue. De toute façon, dès que je m’oblige, il n’y a plus personne. Je le sais, et pourtant jusqu’à un certain point cela peut fonctionner. Pas cette fois. Je traîne ma carcasse pour l’installer au bureau, puis je la traîne pour m’en détacher. La feuille s’est alors tellement reflétée sur mon visage, que je suis devenu blanc comme un cachet d’aspirine. C’est à 11h30 que la torture prend fin, du moins en apparence, car au fil des jours, la cloche de 11h30 ne sonne plus guère de libération, non, le poids de mon incompétence me pèse jusqu’au soir. Des cauchemars grotesques pendant lesquels je porte une plume immense comme Jésus portait sa croix, ou debout face à un photocopieur, je copie à l’infini des pages immaculées espérant en faire un livre, peuplent mes nuits. Je me réveille avec des crampes dans les bras, les jambes, et mon estomac n’est guère à son affaire. Alors quoi ? J’ai tout essayé !

Une séance de méditation pour « m’ouvrir » le corps et l’âme avant de m’asseoir, un petit déjeuner copieux pour nourrir mon imaginaire, une séance de gymnastique visant à m’échauffer les neurones, ou encore la lecture des faits divers du jour, afin de me donner de la matière première. Résultat : chou blanc ou à tout le moins page blanche.

Alors comment procéder, à part s’enchaîner ? Ben, ch’ais pas… Peut-être faut-il écrire un chèque en blanc à un nègre, ou se remettre en question ? L’écriture : est-ce là le bon chemin, surtout qu’il ne semble aucunement se dessiner. Mais cela signifie que je me suis perdu, depuis des années. Tous ces voyages, ces stages d’écriture, ces petits paris entre amis, et tout et tout… Ce n’était que du vent, de l’occupationnel, comme on en voit tant dans les centres aérés. Il est vrai que cela m’a aéré la tête, tout en m’allégeant le compte bancaire, mais au final, suis-je plus avancé ? Ma mère avait donc raison lorsqu’elle m’annonça un jour : « tout le monde a des histoires à raconter, peu en écrivent. »

Pourquoi ai-je donc le sentiment que je suis écrivain ? Simple et vaine prétention de ma part ? Rêve d’adolescence auquel il faudrait renoncer, comme à tant d’autres ? Ou serait-ce une illusion de plus ? Certes, les livres m’ont sauvé du désarroi provoqué par une enfance hors norme, mais de là à penser que je suis capable d’endosser une telle responsabilité… Quelle torture ! Le jeu en vaut-il la chandelle ? J’en doute de plus en plus, et les minutes passées à contempler cette maudite page, blanche comme neige, ne m’apportent aucun secours. Mes sombres pensées se diluent dans un lac laiteux se muant en mer puis en océan. Je croule sous les blocs de mon encre asséchée. Mon cerveau ne répond plus. Encéphalogramme plat, paradis blanc, droit devant.

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© 2020 par Alexandre Bocquillon. Créé avec Wix.com 

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