• Natacha de Santignac

Rupture

Mis à jour : mai 1

Lorsque j’entre, le verre de citronnade et le cornet métallique contenant des frites captent l'attention de mon estomac. Il faut bien avouer que j'ai une faim de louve après cette matinée marathon, et que ma santé mentale exige que je ne me concentre pas sur elle. Négligemment appuyée sur la table, comme à son habitude, elle ne me voit, ni ne m’entend arriver. Le volume de la radio ne l’aide pas, c'est certain, aussi sursaute-t-elle lorsque ma main, pourtant douce, se pose sur son épaule. Ses yeux trahissent des larmes récentes, et le tremblement de sa lèvre supérieure sur la droite, m'indique que les morsures pourraient être profondes, si la conversation que nous sommes sur le point d’entamer devait partir en vrille. Sa tenue me laisse à penser qu’elle n’a pas dû travailler ce matin. À l’annonce de ma décision, son médecin lui a prescrit un arrêt maladie, mais j’ignore si elle a repris ses activités. J’ai bien préparé mon discours, et n’ai pas l’intention de reparler ni du pourquoi, ni du comment. Je m’assois en face d’elle tout en commandant une eau gazeuse et une assiette Tomates Mozarella. Un tu ne manques pas d’air sort agressivement de sa bouche à peine entr’ouverte. À mon air étonné, elle répond:


- Tu portes la robe que je t’ai offerte l’année dernière à Édinbourg. Tu le fais exprès?

- Pas du tout. Arrête, tu cherches seulement à me provoquer.

- C’est toi qui me provoques, putain! hurle-t-elle, son volume sonore et son vocabulaire dérangent les autres clients. Je rougis en dirigeant mes mains vers les siennes.

- Écoute, ce n’est pas pour parler de ma robe que nous sommes ici,…

- Ça te va bien, de me dire ça. Espèce de salope. Tu veux juste récupérer ton fric. C’est facile maintenant de tout reprendre. Je fais comment moi? Tu sais bien que je ne peux pas rester dans cet appartement, que je ne peux plus rien faire! Tout ça parce que tu préfères la queue d’un mec!

Ses mains tremblent. La colère déforme sa bouche. Ses yeux mitraillent chaque cellule de mon corps. Je voudrais la prendre dans mes bras, et consoler la petite Yoanna, que j’ai bercée tant de fois. Il m’est difficile de la voir souffrir, mais le danger de m’approcher reste présent, alors je me positionne bien au fond de ma chaise. Ses paroles me heurtent, et je dois m’en protéger.


- Je ne veux pas tout reprendre. Nous avons déjà décidé que tu garderais tout ce que contient l’appartement. Je ne suis pas responsable des choix de vie que tu avais fait bien avant notre rencontre. Ma situation t’a permis d’avoir une autre vie…

- Dis que j’ai profité de toi, tant que tu y es!

- Je n’ai jamais pensé ce…

- Tu me dégoûtes ! Je ne t’aime pas!


Quelle phrase assassine! Pourquoi faut-il que l’amour disparaisse? Ne peut-il pas changer, s’altérer sans induire tous ces déchirements? Je l’aime toujours, et mes sentiments demeurent intacts, j’en reste convaincue. Seulement, un nouvel amour a grandi en moi, je suis donc coupable. Soudainement, Yoanna se lève. Ma pulsation cardiaque s’accélère, je me prépare à riposter, mais elle se détourne, attirée par les notes jaillissant du piano. Je reconnais immédiatement Je ne t’aime pas de Kurt Weill. Alors, Yoanna commence à chanter tout son amour avec rage et passion. Elle est déchirante. Je sens le public du Crochetan suspendu à ses lèvres. Ma peau frissonne, je me rapproche d’elle. Je l’écoute, effectue les déplacements et les gestes dictés par le metteur en scène. Je joue mon rôle de grande traîtresse. La voix s’envole en dansant avec les notes, et finalement l’aveu final éclate. Yoanna quitte le plateau sous les applaudissements. Je me déplace pour chanter La complainte de la Seine, deuxième morceau de notre programme.


Déchirures, Clun, Royaume-Uni.

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© 2020 par Alexandre Bocquillon. Créé avec Wix.com 

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