• Natacha de Santignac

La vie de Monsieur L.


Mur de briques, lille, France.

Tu es prise à ton propre piège. Tu voulais écrire sous contrainte, et voici qu’à peine commencé, ce cours t’oblige à te regarder en face, sans aucun détour, en posant le doigt exactement où le bât blesse. Eh oui, comment peux-tu envisager d’écrire cinq pages sur la routine d’un écrivain, alors que tu ne te l’ai jamais imposée ? Bien sûr, ce n’est pas faute d’y penser, et même parfois de t’y coller pendant une ou deux semaines, mais sois sérieuse, peux-tu vraiment prétendre être auteur ?

Dans ta tête, tout paraît limpide : tu te lèves en même temps que ton homme, entre six et sept, en fonction de son emploi du temps. Tu déjeunes, tu te dépoussières, et après t’être vêtue, tu attaques. L’objectif : écrire entre huit et onze heures trente du matin. Le terme « écrire » ne correspond pas exactement à la description du moment que tu souhaites dédier à ton travail, non. En effet, celui-ci se décline plutôt en diverses activités, parmi lesquelles : réfléchir, faire des recherches, écrire, sans oublier reprendre ce que tu réussis à extraire de tes pensées brumeuses la veille ou les jours précédents. J’aime ta théorie, je l’adorerais si tu la pratiquais.

Il serait injuste de dire que tu traînes ou te lamentes à longueur de journée, ce qui naturellement t’empêcherait de mener à bien tes projets, au nombre de trois, si je n’ai pas perdu le fil. Non, au contraire, tu rédiges scrupuleusement des listes impressionnantes de tâches, et tu t’attaches méticuleusement à barrer chaque besogne de chaque ligne au feutre noir, au fur et à mesure de tes progrès. Tu veux que tout soit rayé avant de t’atteler au travail, tout en sachant pertinemment, que tu te concentres mieux le matin, et que malheureusement les éléments figurant sur ta feuille ne seront pas terminés avant midi, pour ne pas dire 15h, en fonction de leur amplitude. Oserai-je appeler cela une forme de suicide ?

Examinons de plus près cette journée de routine de non-écrivain : tu t’es bien levée en même temps que ton homme à 6h45, tu as déjeuné voracement, car la veille tu avais à peine soupé. Ensuite, tu t’es rincé le museau puis des vêtements, pris à la va-vite, ont recouvert ton corps toujours un peu endormi. Lorsque 7h15 ont été annoncées à la radio, tu te trouvais au volant de ta voiture, direction : Aigle. Évidemment, cette semaine, vous n’avez qu’une voiture pour deux, et comme il faut bien aller faire des courses à la Coop, copier les plans de la maison de Guy, faire le plein et passer à la Cavagne, c’était quand même plus simple de modifier tout le plan initial, non ? Une fois rentrée à la maison, tu as rangé les achats, (les yaourts, les surgelés ne peuvent pas rester plantés au-dessus du chauffage au sol) ! Ensuite, tu as mis en route une machine à laver, puis tu as repassé, avant de vider le linge et de faire tourner une nouvelle fois le tambour, pendant qu’une soupe à la tomate commençait à mijoter sur le feu ! Sur ce, 13 heures ont sonné. Tu t’es alors régalée du reste de ta purée accompagnée de poulet et de champignons. Un « bip » aigu et strident a résonné en provenance du lave-vaisselle, mis en route lui aussi dans la matinée ; étonnamment, tu ne t’es pas précipitée pour le vider. Il faut dire que tu passais alors l’aspirateur, et que, sans doute, l’alarme t’a échappé. N’est-ce pas une chance inouïe ? Car te voici bien devant ton écran, en guerre avec les vingt-six lettres de l’alphabet, ta contrainte, et ton désir de composer ce fichu texte !

Bon, ta routine n’est pas encore installée, certes, mais qu’importe après tout, tu n’as qu’à en fabriquer une de toutes pièces. Cela t’inspirera peut-être pour le cas où tu prendrais sérieusement ton destin en mains… !

Allez, à toi de jouer. Qui est l’écrivain que tu vas imaginer ? Où vit-il ? Que mange-t-il ? Comment s’habille-t-il ? Quel genre de livres écrit-il ? Quel âge a-t-il ? Quels sont ses goûts ? Pour qui vote-t-il ? Vote-t-il, d’ailleurs ? Est-ce un « il » ?

Je vois que ton esprit s’égare, et que tu songes déjà à organiser ta visite demain à la déchetterie ! Attention, toi et moi, nous allons nous fâcher ! Ah, je sens que ton esprit fertile commence à dessiner les traits d’un candidat potentiel. Une forme apparaît (enfin !), il s’agit d’un homme. Ses cheveux blancs trahissent un certain âge, et son allure un je-ne-sais-quoi de maladroit. Si cet être sait écrire, sait-il marcher ? Ses vêtements paraissent usés, datés, j’ignore si j’en ferais des chiffons ! J’entends qu’il marmonne, parfois il fredonne ou siffle. Il salue volontiers les personnes qu’il croise sans forcément les connaître, on dirait qu’il s’amuse de leur surprise, ses yeux pétillent. Il est 9h du matin, Monsieur L. termine sa promenade matinale. Le médecin lui a fortement conseillé d’en effectuer une chaque jour pour des raisons de santé strictement confidentielles.

De retour dans sa petite maison ouvrière du quartier Moulins de Lille, tapissée du sol au plafond d’ouvrages classés par ordre alphabétique, il se fraie un chemin entre les piles de livres et de vêtements dont le sol est pour ainsi dire totalement jonché. Il se dirige vers la cuisine, où une bouilloire impatiente se réjouit déjà de lui préparer un bon thé noir, qu’il prend avec un sucre et du lait, à l’anglaise. Bien qu’il parle couramment la langue de Shakespeare, et qu’il ait vécu en la Perfide Albion, c’est celle de Molière qu’il affectionne pour coucher sur du papier blanc ses pensées les plus profondes, voire les plus sombres. La tasse bouillante qu’il tient à la main rend la navigation jusqu’au bureau plus périlleuse, mais après quelques cris dus à la présence d’obstacles potentiellement dangereux, Monsieur L. s’assoit sur une chaise grise en soupirant profondément. Il a sûrement récupéré celle-ci sur le trottoir le jour des « encombrants », car il aime redonner vie aux objets que la société de consommation a mis au ban, et elle ressemble à l’image qu’on se fait du décor d’un service de l’État des années cinquante ou soixante. Son bureau représente une scène de fouilles archéologiques. J’entends ici le lieu dans sa totalité, et pas seulement le meuble. En effet, des strates de papiers, de livres et de documents renseignent sur les préoccupations récentes, mais aussi les plus anciennes. Une série de trois casiers, posés sur la cheminée, débordent de coupures de journaux, de lettres, de notes manuscrites ou de post-it. Leurs libellés interpellent : « mauvais coups en préparation », « mauvais coups ayant foiré », « réponses aux mauvais coups ».

Un stylo plume, dont l’élégance contraste avec l’environnement, se tient prêt pour les activités du jour. Noir comme son encre, Il entame sa danse lorsque son propriétaire le manie avec une agilité surprenante : aucun sursaut, aucune hésitation, à peine discerne-t-on le glissement d’une rature. La main décidée, équilibrée et rapide trace d’une belle écriture, ligne après ligne, des mots se bousculant pour raconter une histoire, où réalité et fiction se mêlent avec brio. L’auteur affectionne la rédaction de lettres, il s’amuse d’imaginer les réactions de ses lecteurs, et n’hésite guère à y incorporer beaucoup d’humour. Les nouvelles ne sont pas en reste, elles lui permettent de défier sa mémoire. Les blessures nombreuses du passé se recouvrant du baume apaisant des années sont évoquées, tandis que l’écrivain convoque aussi les moments moins tragiques de sa vie. Les souvenirs, parfois brumeux, s’entremêlent : la séquence des événements semble vague, les lieux ne se distinguent plus comme autrefois, la chronologie devient incertaine. Ses amours tumultueuses ne lui laissent aucun repos, et il y revient invariablement. De ce côté, pas de confusion possible, même s’il lui faut bien plus de dix doigts pour compter ses aventures. Entre une gorgée de sa boisson fétiche, et un soupir, tout en passant régulièrement la paume gauche sur son front, les pages immaculées se parent d’histoires.

Depuis quelques semaines, il s’attache à la rédaction d’un Dictionnaire amoureux. Le genre à la mode lui déplaît, aussi, a-t-il décidé d’en concocter un personnel, qui évidemment n’a qu’un seul intérêt : l’exercice de style. Son sujet : le moteur à essence. Quoi de plus fascinant que d’écrire sur un thème dont on ne connaît absolument rien, si ce n’est quelques mots : moteur, bien sûr, bougie, soupape ou allumeur. D’ailleurs, je crois bien que ce dernier pourrait être retenu pour la lettre « A ».

Essayons d’imaginer le résultat : « le moteur est un trésor vrombissant, c’est entendu, mais il existe mille et une particules lui permettant d’accomplir sa tâche. Le plus troublant, l’allumeur. Vous pouvez penser que sa petite taille le rend subalterne, comme vous avez tort, il est le prince de la chambre de combustion, là où tout commence. Approchez, la bête n’est pas méchante, elle étincelle, seulement ». Pour la lettre « P » par exemple, il choisit piston : « C’est un monde en soi, dont je ne détaillerai pas toutes les beautés. Déjà sa sonorité invite au voyage. Sa première syllabe interminable, et soudainement tranchée brutalement par la musique du « t » accompagné du « on » ténébreux. À part cela, c’est un des éléments mobiles et essentiels du moteur. Opérant un mouvement de va-et-vient à l’intérieur du cylindre, il vous captivera par son élégance ».

A intervalles réguliers, lorsque le jargon de la mécanique sature son esprit, Monsieur L. se redresse et s’appuie sur le dossier de son fauteuil. Il retire alors ses lunettes aux verres épais, et se frotte énergiquement les yeux de la main droite en émettant des bruits que seul Docteur Who* pourrait comprendre parfaitement. La concentration le fatigue, cela ne fait aucun doute, mais le poids des années et une certaine lassitude pointent leur museau de temps en temps. Peut-être que Monsieur L. aspire à une réconciliation avec ses démons ? Comment se serait déroulée sa vie si une petite anglaise n’avait pas fait de stop un jour de l’été 67 ? S’il avait su trouver les mots pour toucher au cœur sa cadette, lui parlerait-elle aujourd’hui ? Doit-il remercier l’infirmière du Médecins Solidarité de l’avoir dirigé vers l’hôpital en septembre 2011 ? La vie se serait sans doute terminée, et alors ? Se sent-il coupable de respirer encore alors que C. a disparu depuis longtemps ? S’il avait pu l’entourer et lui transmettre de sa force, aurait-elle dérivé ?

La cascade de questions perturbantes déferle, et Monsieur L. dont l’estomac commence à émettre des sons suspects, décrète que le temps est venu de passer à table. Les questions ne lui laissent pas de répit, bien sûr, et elles reviennent toujours plus nombreuses. Après une pause de vide, Monsieur L. range soigneusement le fruit de son travail, et se lève enfin. Avant d’entreprendre une nouvelle odyssée vers la cuisine, il allume les ondes de France Culture. Une baguette et un camembert lui suffisent pour être aux anges, sans oublier une tasse de thé, bien sûr. Il engloutit sa pitance sur une petite table de cuisine en bois peinte en bleue, située devant la fenêtre donnant sur une cour minuscule. Bien qu’il ne sache pas distinguer la nourriture qu’il mange, il est toujours heureux de ce qu’il ingère, parfois ses intestins s’en souviennent longtemps, les dates de péremption n’étant pas une préoccupation, par exemple. S’il a cessé d’écrire à midi trente, c’est Le journal qu’il écoute avec attention, et s’il est 13h, les intervenants de La grande table le bercent.

Après le déjeuner, il ne reprend pas l’écriture. L’après-midi, il se consacre à la lecture des grands auteurs, (il a relu récemment toute La Comédie humaine de Balzac), mais aussi à celle de manuscrits qu’on lui confie. Toujours assis à son bureau, le dos voûté, battant parfois comme une mesure du pied gauche, il lit et corrige avec la même ferveur que celle de l’écriture pure. Vers 16h, il invite le monde et sa porte d’entrée, restée jusque-là fermée, s’ouvre. La vie de la rue pénètre la petite maison. Des passants s’arrêtent et le saluent. Les étagères de livres constituent souvent le point de départ de la conversation, et il est vrai qu’il est rare d’en voir une telle quantité chez un particulier demeurant dans un ancien quartier ouvrier. Les fidèles : la voisine Lili promenant son chien, Mohammed en bleu de travail, Alfred le garagiste, Marie, qui en son temps a pris des cours d’anglais ici, les pigeons espérant trouver quelque pitance, des chats en quête de caresses, tout un monde rend visite à Monsieur L.

Ne vous méprenez guère, le mouvement bascule également, et il s’est toujours investi dans des causes auprès de personnes en marge, par conviction certes, mais aussi parce qu’il ressent qu’il aurait pu facilement perdre pied à différents moments de sa vie : son divorce, la mort de son père, celle de son beau-fils... Les actions sincères qu’il entreprend représentent son homéopathie personnelle, le don de soi, une thérapie. Alors, son permis D en poche, il conduit le bus de Médecins solidarité dans les rues de la ville et de sa banlieue deux matinées par semaine. Monsieur L. affectionne les échanges avec les visiteurs qu’il connaît bien, certains depuis de nombreuses années. Des gens humbles qui ne demandent qu’à pouvoir vivre décemment, mais que la société a rayé de la carte. On sait qu’il écrit, et parfois, on le sollicite pour rédiger un courrier à la C.A.F**, aux impôts, ou encore à un propriétaire peu scrupuleux. On bavarde, et Monsieur L. distribue quelques cigarettes, conservées précieusement, dans le creux de sa poche, bien qu’il ne fume plus, lui-même, depuis longtemps. On l’aime bien, il a toujours une blague ou une anecdote à partager, c’est un conteur : intonations, mimiques, tout y est. Le rire rassemble, il est universel.

Les vêtements entassés dans un coin de son bureau, reprennent vie lorsqu’il les donne aux Roms qu’il fréquente, mais aussi aux personnes dans le besoin qu’il connaît par ses activités, au bus notamment. Le moment du don se transforme en un partage : on boit le thé, on discute, on rit, on vibre. Monsieur L. prend soin de se souvenir de chacun, de mémoriser leurs histoires de vie. Pour lui, ces personnes ne représentent pas des numéros de dossiers, des références, elles font partie intégrante de son parcours personnel.

Bien que Monsieur L. soit de confession protestante, tous les mercredis à 19h, il assiste à une messe célébrée par des Frères dominicains qui semblent être centenaires, car ils le sont presque, en effet. C’est dans une minuscule chapelle que les fidèles se rassemblent. Les messes sont un espace de témoignages et de prières communes pour le rétablissement de Madame X, pour Monsieur Y dont l’épouse vient de décéder, pour le chien de la voisine, porté disparu. La dureté de la vie, la misère que notre écrivain côtoie chaque jour n’entame pas sa foi. Parfois elle s’ébranle, comme lors de la maladie de son beau-fils, mort à cinquante-quatre ans, mais la force qu’elle lui procure, par l’entremise de la communion avec tous les êtres assemblés chez les Dominicains ou encore à l’église anglicane, panse ses plaies, et le pousse à continuer le chemin malgré ses doutes et ses blessures, auxquels s’ajoutent ceux et celles des autres. Ses actions d’échange et de partage le nourrissent, mais elles le minent aussi. Il est difficilement acceptable qu’elles aient lieu d’être tout simplement, car elles ne représentent que des consolations bien dérisoires, et pourtant elles demeurent indispensables. Monsieur L. pense souvent que la vie n’est qu’un grand paradoxe, peut-être est-ce pour cette raison que la sienne y ressemble autant ?

À la fin de ses journées, bien occupées Monsieur L. reprend la route vers sa petite maison dans sa petite Twingo. Elle paraît encore plus réduite du fait de la grande taille du conducteur. Souvent, il fait nuit à son retour, et l’ampoule pendant au plafond se métamorphose en étoile du berger. Heureusement, car il ne parviendrait pas à rejoindre sa chambre sans elle. Il se couche avec un bon livre et une dernière tasse de Lipton Yellow blanchi, mais avant, il vérifie que ses volets sont bien fermés, car sinon, il sera réveillé dès les premières lueurs. Après avoir lu et annoté son livre en savourant son breuvage, il plonge dans la nuit de Morphée, en songeant au travail qu’il accomplira le lendemain avec la même exactitude, la même rigueur, le même respect envers la vie d’autrui et la sienne.

*Série britannique de science-fiction

**Caisse d’Allocations Familiales en France

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© 2020 par Alexandre Bocquillon. Créé avec Wix.com 

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